Être sage. Faire preuve de modération. C’est très bien, non? C’est ce qu’il convient de faire. La modération a bien meilleur goût, c’est dit, c’est su, c’est entendu. Une vérité proverbiale, et donc immuable.

Mais n’arrive-t-il pas un moment dans une vie où la modération n’a plus meilleur goût, un moment où être sage, ça prend soudainement un goût de bière sans alcool, de saucisse hot-dog au tofu et de Splenda?

J’en ai assez d’être sage. On m’a dit que j’étais sage et ça m’a irritée au plus haut point, ça m’a presque dégoûtée de moi-même, c’était une insulte qui ne voulait pas en être une, lancée nonchalamment, mais qui m’a laissé une belle balafre sans que celui qui l’avait proférée ne s’en rende même compte.

C’est qu’il a raison. Je suis si sage.

Si sage que je fais du sport chaque jour ou presque mais pas trop intense pour pas me blesser genre juste ce qu’il faut pour être ben plate du ventre mais pas trop des fesses.

Si sage que j’ai jamais remis un travail en retard jamais payé ma carte de cred en retard jamais fait mes impôts en retard jamais mangé un yogourt après la date d’expi.

Si sage que je stresse un peu ou en fait beaucoup oui beaucoup en ce moment-même de rédiger ce texte sans utiliser exactement toute la ponctuation nécessaire.

Si sage que je suis incapable du moindre délit je passe même pas sur les rouges en vélo même si c’est vert mais qui a une tite main qui dit d’attendre, j’attends.

Si sage que je sacre juste quand je me cogne le coude tellement fort que ça me résonne dans la calice de tabarnack de main pendant une heure.

Si sage que je binge watch jamais même la meilleure émission j’en regarde pas plus que deux épisodes de suite même This Is Us, même dans l’épisode où on sait qu’on va savoir au prochain comment Jack meurt, même là je me suis retenue.

Si sage que je mets systématiquement de la crème solaire même si ma peau est brune à l’os et surtout j’attends minimum 30 minutes pour me baigner après ma molle du Bo-Bec.

Si sage que j’ai jamais envoyé chier personne même pas les 18 ou 32 gars qui m’ont ghostée dans ma prime vingtaine j’ai juste arrêté de les suivre sur Insta comme si ça allait leur apprendre une leçon de vie de perdre une follower qui likait toutes leurs photos inconditionnellement.

Si sage que je fume pas prends pas de drogue mange beaucoup de légumes verts peu de viande rouge boit un peu surtout du vin nature, mais plus jamais au point de me rappeler rien.

Je pourrais essayer de faire tout ça en même temps. Je le fais pas parce que j’ai vraiment trop peur de tout, et avoir peur, ça garde très sage.

Mais quand même, des fois, ça goûte le Splenda.

Des fois, j’aimerais bien désobéir et exploser comme une bonne folle. Les gens diraient « mon doux, est folle », « a va pas ben », « quelle mouche l’a piquée ». Et après? Après, probablement rien. Sauf peut-être un grand soulagement dans mon dedans de fille trop sage. Ou après, peut-être encore mieux : peut-être un respect nouveau, gagné par l’indiscipline, le non-conformisme. Le genre de respect que le monde comme Hubert Lenoir s’attire.

Par où on commence pour faire comme Hubert? Pour une fille sage, c’est un grand mystère. Probablement à l’envers de la façon dont on nous apprend à nous faire aimer depuis le début de notre vie : en faisant ce qu’il faut pas faire, obstinément. Si les gens te trouvent moins cool quand tu t’habilles funké-féminin, tu en rajoutes. Et encore. Et encore. Surprise : finalement, tu gagnes et ils t’aiment au boutte parce que wow, t’étais tellement irrévérencieux.

Je sais pas, faudrait que j’essaie. Mais c’est dur, parce que la société nous contamine par tous les trous qu’elle trouve pour entrer en nous, et la société nous veut sages. Pareillement sages. Sagement pareils. De sages clones. Et ça, c’est plate à mort.

Non?