Voilà, c’est terminé. Dans quelques semaines à peine, j’aurai trente ans, et voici que vient de paraître la version québécoise du concours « 30 under 30 », palmarès au sein duquel je n’ai jamais figuré. Au sein duquel je peux maintenant dire que je ne figurerai jamais.

Si je me fie à la multiplication et à la popularité de ces concours, il faut avoir tout fait avant 30 ans. Après 30 ans, c’est fini, il n’y a plus rien à espérer : le corps s’affaisse, l’esprit se nécrose et les capacités cognitives dégringolent, tout comme la créativité d’ailleurs. Passé 30 ans, inutile d’essayer de se démarquer : les gens veulent être impressionnés par la jeunesse. Votre vie de quadragénaire couronnée de succès n’intéresse personne.

La fin des possibles qui survient à cet âge fatidique de 30 balais impose malheureusement une pression énorme sur les vingtenaires. Je l’ai vécue. Depuis dix ans, cette angoisse du temps qui file m’a mise mal à l’aise sans que je me l’avoue vraiment (l’espoir de me démarquer était toujours là à me narguer, 30 ans c’était loin, j’avais encore le temps de publier un roman brillant tout en lançant une marque de lingerie fine écoresponsable). Mais en vérité, me distinguer était inatteignable, justement à cause du stress de performance que le concept même me causait.

Aujourd’hui, le problème m’apparaît plus clairement. Mon esprit était gangrené d’une formule erronée qui allait comme suit : productivité = performance = succès. Pour se sentir productive, tout doit aller vite, chaque journée doit voir son lot d’éléments rayés de la to do list, sans quoi c’est une journée gâchée, perdue. Pour ce faire, les points de la liste doivent être brefs et les livrables, facilement identifiables. On ne peut pas se permettre d’errer, de se questionner, de rédiger des fragments exploratoires ou de lire des textes qui ne mèneront peut-être à rien, d’entreprendre un projet de longue haleine qui pourrait ne pas aboutir. C’est un trop gros risque à prendre. Il faut rendre son temps productif pour être performante et éventuellement, avoir du succès.

Je me suis donc contentée durant toutes ces années de tâches simples et rapides, qui me procuraient un sentiment d’accomplissement à très court terme. Mais voilà, 30 ans arrivent et quand je me retourne, prête à être fière de moi, tout ce que je vois est une constellation de petits crochets face à des microachèvements complètement vains : remplir un tableau Excel de facturation. Adapter des noms de produits de beauté pour une collection qui a été retirée des tablettes après une saison. Traduire des tweets (comble de l’éphémère). Rédiger le texte d’une pub qui a été en ondes deux semaines à l’automne 2013. Monter un PowerPoint vraiment sharp pour une présentation client qui n’aura duré qu’une heure. Tous ces livrables, quand je me retourne pour voir leur effet cumulatif, ne me laissent qu’un grand sentiment de vide. Des cendres pâlottes que le vent a déjà dispersées.

Le stress est derrière moi, maintenant. 2019 sonne le glas de mon admissibilité à la Secte des Trente et du même coup, d’un projecteur imaginaire que je croyais braqué sur mes réussites potentielles. La trentaine, cet âge vieux, est probablement une bénédiction. Quand on ne se sent plus scrutée, parvient-on finalement à un relâchement qui permet de prendre le temps, de s’égarer, de faire erreur, de recommencer ? Je l’espère. Loin de l’attention, qu’elle soit réelle ou fictive, je pourrai peut-être, enfin, faire quelque chose dont je serai fière en me retournant. Tranquillement.

*Mes excuses personnelles au bon Borges, à qui j’ai piqué ce titre.