J’ai un nouveau boulot. C’est Facebook qui m’a révélé ça : moi qui me croyais délivrée du monde de l’emploi, rien à faire, il me fallait tout de même indiquer une occupation pour remplacer l’ancienne. Après une minute d’embarras, j’ai trouvé une option qui pouvait convenir dans la liste déroulante d’employeurs : « À son compte ».

Immédiatement, une mention annonçant mon embauche chez À son compte est apparue sur le fil, provoquant une débâcle d’appréciation parmi mes contacts. J’avoue que ça m’a plu un peu. C’était une belle solution : je suis à mon compte, je suis pigiste, je suis travailleuse autonome. Une définition professionnelle toute neuve, officialisée par Internet. L’inscription à une catégorie déjà existante, qui ne remet rien en question, qui est d’emblée reconnue de tous. Qui sonne cool de surcroît.

Je suis partie à la fête que donnait mon ami R le cœur léger ce soir-là, satisfaite de mon nouveau titre. J’étais prête à arborer ma nouvelle identité, à me frotter à cette masse de salariés qui ne manqueraient pas de me demander « pis, qu’est-ce que tu fais, toi? »

Car dès lors qu’on travaille, on « fait ». On fait et on est. Depuis longtemps déjà, je m’efforce de ne pas poser cette question. Qu’est-ce tu fais dans vie, toi. Non. Il faut demander autre chose. D’où viens-tu. Qu’est-ce que tu aimes. Comment se porte ta demi-sœur qui travaille à Sept-Îles. En cas de panne sèche, on peut même aller vers des lieux communs (je vous en donne la permission) – exemple : aimes-tu les chiens? (oui) En voudrais-tu un? (sûrement) De quelle race? (un Frenchie) Tu sais qu’ils ont des problèmes à cause de leur palais mou et qu’ils ne peuvent pas accoucher par voies naturelles la moitié du temps? Et voilà, vous êtes partis sur un sujet qui vous occupera et vous permettra de vous connaître mutuellement sous un tout nouvel angle.

Mais de grâce, on évite l’ultime cliché que constitue le sujet de la job. C’est avec cette attitude de guerrière que je suis arrivée chez R, déjà pompée, prête à balancer un triomphant « À mon compte! » à toutes ces vilaines variations sur le thème qui me seraient adressées.

À mon grand étonnement, je m’étais lourdement méprise. Parmi les convives, le sujet était tout autre : le mot du moment, celui qui courait sur toutes les lèvres, c’était chômage. M venait tout juste de démissionner, c’était arrivé la veille : il en avait eu marre de travailler avec un fusil sur la tempe et n’avait même pas donné deux semaines à son bourreau. P avait été mis à pied dans un remaniement, mais il en était fort aise, heureux de pouvoir se consacrer à de nouveaux projets. C cherchait du boulot depuis presque six mois pour sa part, sans trouver, malgré un curriculum enviable; elle s’était comme résignée. D avait rendu son tablier pour aller rejoindre l’amour de sa vie en Australie, sans trop savoir si elle trouverait un gagne-pain à l’autre bout du globe. R lui-même, enseignant, avait décidé de ne pas trouver de contrat pour l’automne : il s’occupait à construire son chalet dans les Laurentides et n’enviait aucun travailleur.

Chacun criait son histoire de chômage, renchérissait entre deux éclats de rire en s’affublant de petits noms affectueux comme « mon gros B.S. », « mon criss de Bougon ». Je n’ai fait ni une, ni deux, et moi aussi je me suis fièrement lancée dans la mêlée en déclarant que je ne travaillais pas, qu’« À son compte », c’était de la poudre aux yeux et qu’au fond je passais mes journées à lire sur ma terrasse.

J’étais des leurs. En faisant le décompte, nous avons réalisé qu’officiellement, les personnes qui possédaient un emploi parmi tous les invités étaient minoritaires. Ces pauvres avocats, infirmiers et commis de bureau nous regardaient en riant jaune, la mine un peu déconfite, quelques-uns lâchant des « moi aussi, je vais démissionner bientôt, en fait… »

Le côté sacré du travail venait d’en prendre pour son rhume. En rentrant chez moi, j’avais le sourire aux lèvres; la douceur de cette révolte, si peu viable soit-elle, m’avait fait du bien. Le temps d’une soirée, la pression imposée par la carrière, par le statut social, n’avait pas gagné. Le temps d’un party, les sans-emplois avaient été les rois. Et durant ces quelques heures, on avait pu sentir qu’on était des gens bien; non, mieux encore, des gens qui n’avaient pas besoin d’une job pour se définir.

Le lendemain matin, je me suis levée tard et bien tranquillement, j’ai lu sur ma terrasse.