Lors de ma première rencontre avec Jacques, j’ai ressenti au fond du ventre la douce euphorie d’une complicité naissante. On ne s’était dit que quelques mots sur Internet, mais il y a de ces échanges qui promettent. Le bonhomme inspirait confiance.

On s’est rejoints à un petit café, c’est lui qui avait proposé, lui qui invitait. Ses yeux de bon labrador m’ont tout de suite confirmé mes intuitions : cet homme était authentique, sans malice, et le discours qu’il m’a tenu ce matin-là pendant deux heures était assurément vérité. Déjà, il me promettait des voyages un peu partout dans le monde. Je suis sortie de la rencontre complètement sonnée. C’était trop beau pour être vrai. Je me pinçais en rentrant chez moi, un sourire idiot étampé sur le visage.

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C’était effectivement trop beau pour être vrai. Détrompez-vous : Jacques et moi n’avons pas vécu une date Tinder, mais bien un entretien pour du boulot. Je suis rédactrice pigiste, et cet éditeur de magazine m’avait conviée à discuter avec lui de la place qu’il me voyait occuper dans son projet rédactionnel. Une place dont il me parlait avec grandiloquence, des étoiles plein les yeux, convaincu de mon talent qu’il avait découvert dans les lignes de mon blogue. Suite à cette belle rencontre qui s’était étirée en longueur et en promesses de collaboration, je n’ai plus jamais réussi à lui parler. Je lui ai envoyé un, deux, trois courriels de suivi. Je l’ai appelé autant de fois. J’ai tenté de le piéger en utilisant un autre téléphone que le mien. À part un bref « je suis en voyage d’affaires, je te reviens demain » (preuve qu’il n’était pas décédé), je n’ai plus jamais eu de ses nouvelles.

Pour la première fois de mon jeune parcours de pigiste, je venais de me faire ghoster. C’est en racontant cette anecdote aberrante à des amis que j’ai commencé à réaliser que cette expérience n’avait vraiment rien d’unique : nombre de travailleurs autonomes m’ont rapporté que des prospects, ou même des clients avaient déjà interrompu des échanges de cette manière. C’est-à-dire par un grand silence radio. Y aurait-il donc un phénomène de ghosting professionnel? Depuis l’épisode initial, le scénario s’est répété pour moi à maintes reprises. Chaque fois, la même surprise m’assaille!

Mais le fléau ne semble pas seulement affecter les pauvres travailleurs autonomes. Une cliente m’a confié récemment que sa dernière collaboratrice pigiste avait cessé de lui répondre du jour au lendemain, sans préavis ni explication.

Comment dire… J’ai envie de pousser un long soupir ponctué d’une cascade de jurons. Ces récits de ghosting me dépriment au plus haut point. En sommes-nous vraiment arrivés à ce degré d’égocentrisme, de paresse et de médiocrité? On se cache derrière nos écrans. On ignore délibérément qu’un simple courriel d’une phrase éviterait bien des angoisses à un autre être humain. Et je vous parle ici du phénomène au travail, mais que dire de son ampleur en amour et en amitié! Je n’ose même pas aborder ce chapitre-là.

Heureusement pour moi, mes semaines sont remplies de beaux partenariats et de contrats en or, et non de longs silences inquiétants. Mais j’ai tout de même l’impression qu’une tendance peu reluisante se dessine, et pas seulement dans la sphère de la séduction amoureuse (où elle est déjà bien identifiée), mais dans l’univers professionnel aussi. Pour moi, c’est l’équivalent de raccrocher la ligne au nez. Partout. Sans vergogne. À tout le monde. Juste parce que « j’ai l’doit ».

Ça fait qu’à GO, on défait ce vilain petit pli?

1, 2, 3,

GO.